crédit photo: Amos Traore

Anou, le peintre qui interpelle par ses tableaux

Anou le reconnaît lui-même, il n’est pas du tout facile de vivre du métier de peintre au Burkina Faso et plus particulièrement dans sa ville natale de Bobo Dioulasso. Selon ce talentueux peintre, qui est un vrai passionné, pratiquer la peinture est mal vu dans la ville de Sya (nom local, de la ville de Bobo Dioulasso). Le peintre y est considéré comme une personne qui n’a rien à faire, un rêveur qui n’a aucune perspective pour son « avenir » comme le disent couramment les bobolais.

A l’occasion d’une exposition à l’Institut Français, le jeune artiste peintre Anou a dévoilé ces nouvelles œuvres. À travers cette exposition, l’artiste a voulu attirer l’attention du grand public sur un thème qui lui tient particulièrement à cœur, l’éducation. C’est donc autour de ce thème qu’il a proposé divers tableaux aux visiteurs, afin de faire comprendre à tout un chacun l’importance de l’éducation dans toute société. D’après Anou, l’éducation est le socle de tout développement durable. Allons donc à la découverte de ce peintre qui a fait de son art un style de vie, une arme pour faire changer les mentalités et faire bouger les choses. À cœur ouvert, il nous livre son quotidien de peintre, ses expériences acquises au fil des années et ses ambitions.

Anou, merci pour votre accueil ! Qui est Anou?

Mon nom c’est Sanou Moustapha à l’état-civil et mon nom d’artiste c’est Anou. Anou, c’est tout simplement le diminutif de mon nom de famille, Sanou. Je suis artiste peintre et à mes heures perdues je joue de la musique.

Quand et comment avez-vous commencé la peinture ?

Il faut dire que j’ai commencé à peindre très tôt, depuis le bas âge. Quand j’étais enfant, de nombreux membres de ma famille s’adonnaient à la peinture par passion et ils m’ont influencé dans mon choix de faire de la peinture. Quand j’étais enfant, j’ai aussi toujours été émerveillé par les dessins. Au fil du temps, j’ai commencé à fréquenter des ateliers de peinture dans la ville de Bobo, dans le but d’apprendre cet art.

Vous êtes un passionné de peinture, comment vous la vivez au quotidien ?

La peinture, c’est toute ma vie. J’ai coutume de dire qu’on ne choisit pas la peinture pour en faire un métier, l’art de peindre est un don. Le simple fait d’avoir vu des membres de ma famille peindre des tableaux m’a fasciné. En plus de cela, de grands peintres tels que Picasso, Van Gogh ou Matisse m’ont émerveillé. Donc au quotidien je me nourris des différentes œuvres de ces grands peintres qui ont marqué l’Histoire de l’art.

D’où tirez-vous votre inspiration pour vos tableaux ?

Je tire mon inspiration de la vie de tous les jours. D’ailleurs, la majeure partie de mes œuvres parle de faits liés à la vie quotidienne, j’aime aborder des thèmes qui touchent un large public. Par exemple l’exposition que je donne actuellement à l’Institut français a pour thème l’éducation. Pour moi, l’éducation est le fondement de notre vie. Donc, à travers mes tableaux je cherche à atteindre le maximum de personnes, je dénonce à ma manière les maux qui minent notre société. De plus, je veux qu’à travers mes tableaux, la jeunesse africaine -et particulièrement celle du Burkina- prenne conscience de son fort potentiel. Je veux faire comprendre à nos parents qu’il est primordial que les enfants aillent à l’école, afin qu’ils puissent devenir à l’avenir, des hommes et des femmes responsables qui respectent nos valeurs et sur lesquels le pays pourra compter.

Quelle est généralement la réaction de ceux qui voient vos tableaux ?

J’évolue dans un milieu assez particulier. Il faut bien le dire, la population bobolaise, du fait de leur méconnaissance de l’art de la peinture, n’a pas un œil assez averti. Quand je peins, certaines personnes ne voient qu’un mélange de couleurs. Ils n’essayent pas de voir au-delà des couleurs. Durant mes expositions dans différents lieux de la ville, je prends donc le temps de bien expliquer les différentes subtilités de la peinture afin que le maximum de personnes puisse comprendre mes tableaux. Sinon, il y a aussi des personnes qui ont un œil averti, qui leur permet d’apprécier pleinement mes tableaux. C’est ainsi qu’il m’arrive régulièrement de recevoir des compliments et des encouragements pour les thèmes que j’aborde.

Crédit photo: Amos Traore

A l’école. Crédit : Amos Traore

Au cours de vos différentes expositions, avez-vous rencontré d’autres artistes peintres et qu’est-ce que ces rencontres vous ont apporté ?

La peinture sourit et est universelle. La peinture m’a ouvert de nombreuses portes, j’ai ainsi pu rencontrer des personnes qui m’ont beaucoup apporté. J’échange régulièrement avec des peintres du Burkina Faso et de la sous-région et il arrive qu’on collabore ensemble sur différents œuvres artistiques. Cela me permet d’acquérir de nouvelles expériences.

Quel regard portez-vous sur la place qu’occupe la peinture au Burkina et particulièrement à Bobo Dioulasso ?

Vous savez, dans un passé récent, Bobo Dioulasso était le centre de la culture au Burkina Faso. Il y avait une vraie impulsion dans différents domaines de la culture, mais aujourd’hui la richesse culturelle du Burkina Faso est en train de s’effriter. La peinture, à l’instar de nombreuses autres activités culturelles, n’a pas encore basculé dans le professionnalisme. Le statut du peintre n’évolue pas au Burkina Faso, ce qui est vraiment dommage. Dans ce pays, on n’a pas conscience des avantages que pourrait apporter la peinture à l’économie et à l’image même de la nation. Il faut que nos autorités aient de la vision et mettent en place des mécanismes qui permettront aux artistes peintres de faire connaître leur art à l’intérieur puis à l’extérieur du pays. C’est vrai qu’il y a des manifestations comme le SIAO (Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou) ou la SNC (Semaine Nationale de la Culture) qui nous permettent de présenter nos œuvres au grand public, mais c’est largement insuffisant. Il faut une nouvelle impulsion, une nouvelle dynamique qui permettra à une nouvelle génération d’artistes peintres de s’approprier l’histoire de notre pays et de la mettre en valeur à travers des tableaux.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez au quotidien dans vos activités de peintre ?

La peinture est un domaine où il faut innover et, qui dit innovation, dit acquisition de matériel adéquat. Il n’est pas du tout aisé de se procurer le matériel pour la peinture ici à Bobo Dioulasso, ce qui nous cause diverses contraintes. En plus de cela, il y a les facteurs sociaux qui peuvent démoraliser très rapidement. Faute d’organisation et de cadres où les peintres peuvent écouler leurs tableaux, nous devons nous battre pour survivre au quotidien. Ce n’est pas facile, mais la passion et le soutien de personnes ressources et de structures comme l’Institut français nous aident à faire face un tant soit peu aux difficultés. Je lance encore un appel à nos autorités, il faut qu’ils prennent conscience de ce qui est en train de se jouer et qu’ils adoptent une nouvelle stratégie, sinon, dans quelques années, je crains fort que la peinture ne disparaisse du paysage culturel burkinabé. C’est avec un pincement au cœur que je le dis, mais c’est la vérité.

Êtes-vous membre d’une association de peintres ?

Oui, je suis membre d’une association de peintres ici à Bobo Dioulasso. L’association se nomme « Couleurs Pinceaux ». Nous essayons à chaque fois de convoquer quelques rencontres afin de discuter sur nos différentes activités artistiques. Par la même occasion, nous essayons d’échanger sur un certain nombre de problématiques liés à notre activité qu’est la peinture. Ensemble, nous souhaitons faire revivre la peinture à Bobo Dioulasso. L’association existe depuis 2012 et son siège est situé au sein du musée national Sogossira Sanou de Bobo Dioulasso.

Crédit photo: Amos Traore

Des élèves sur le chemin de l’école. Crédit Amos Traore.

À l’ère de la révolution numérique, comment vous utilisez les réseaux sociaux pour mettre en valeur votre art ?

Effectivement, comme on a coutume de le dire, le monde est désormais un vaste village connecté, presque tout se passe dorénavant sur Internet et l’art de la peinture n’échappe pas à cette règle. C’est fort de ce constat que j’ai en projet de mettre en place une page Facebook et un compte Instagram, spécialement dédié à la valorisation de mes œuvres. Sinon, j’ai un compte Facebook et Whatsapp personnel où je parle souvent de mes œuvres. Cependant, l’idéal serait que je crée un espace numérique spécialement dédié à mes activités. Les autorités locales peuvent aussi nous aider en mettant en place un site web référencé et régulièrement mis à jour, afin que tous les artistes peintres puissent y avoir un espace pour faire connaître leurs différentes œuvres. Si nous arrivons à exploiter au mieux Internet, nous pourrons être beaucoup plus efficaces en matière de visibilité. J’aimerais aussi profiter de votre présence pour remercier tous les promoteurs artistiques qui nous aident dans nos activités. Spéciale dédicace, au promoteur du festival « Murmures » qui est un ressortissant étranger et qui fait de son mieux pour permettre une meilleure valorisation des œuvres des peintres au niveau régional.

Crédit photo: Amos Traore

Richesse et diversité au sein de la communauté. Crédit : Amos Traore.

 Avez-vous déjà participé à des expositions hors du Burkina Faso ?

Oui j’ai eu à faire quelques expositions à l’étranger. En 2014 par exemple, j’ai  exposé à l’École Nationale de danse en Côte d’Ivoire, à la Riviera, cela m’a permis de participer au festival « Massa » où j’ai pu aussi exposer des tableaux. En 2016, j’ai eu l’opportunité de réaliser une exposition au Maroc.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans la peinture ?

Le conseil que j’ai à l’endroit de mes petits frères qui veulent embrasser une carrière dans la peinture, s’est de s’armer de passion. Ils ne doivent pas venir dans ce domaine avec l’idée de se faire rapidement de l’argent. Être peintre, c’est d’abord être un vrai passionné, le peintre c’est celui qui veut toucher l’âme d’autrui par son talent. Le peintre c’est celui qui crée, pour faire passer un message et défendre une cause. Aux jeunes qui veulent peindre et qui sont passionnés, lancez-vous, écoutez ce que vous dit votre instinct car il se trompe rarement, cherchez des conseils auprès de vos grands frères et formez vous continuellement.

Le thème de votre exposition actuelle c’est  l’« éducation »,  pourquoi avoir choisi ce thème ?

Le thème sur l’éducation me tient spécialement à cœur, pour moi c’est le commencement de toutes choses. J’associe aussi l’éducation aux valeurs culturelles, pour aller loin, il faut connaître d’où l’on vient et s’approprier sa culture. Sans une éducation de qualité,  l’homme n’est pas en mesure d’exprimer son plein potentiel. Il faut se former, se tester, apprendre et découvrir continuellement afin de devenir  meilleur au quotidien. Dans la vie de tous les jours, j’essaie de sensibiliser mon entourage sur les bienfaits de l’éducation. C’est ainsi que j’ai choisi l’éducation comme thème pour mon exposition ici à l’Institut Français pour montrer que l’éducation est la base de toute société qui veut aspirer au développement

Quelles sont vos ambitions pour l’avenir ?

Petit à petit l’oiseau fait son nid. Actuellement, j’ai à mon actif à peu près 200 tableaux et j’en suis très fier. Chaque tableau que je peins à une histoire. J’espère qu’à l’avenir, je pourrai être un exemple, que mes tableaux touchent un large public au Burkina Faso, en Afrique et un peu partout dans le monde. Un de mes vœux les plus chers, c’est d’avoir l’opportunité d’exposer mes œuvres dans les plus grandes salles du monde.

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Anou devant l’un de ses tableaux phare. Crédit Amos Traore.