Burkina Faso : rendez-vous avec les ancêtres le 15 mai

Article : Burkina Faso : rendez-vous avec les ancêtres le 15 mai
Crédit: Wonderlane sur Unsplash
14 mai 2024

Burkina Faso : rendez-vous avec les ancêtres le 15 mai

Le 6 mars dernier, le gouvernement du Burkina Faso a décidé de consacrer la date du 15 mai à la célébration des « coutumes et traditions ». Cette décision a été bien accueillie par une très grande partie de l’opinion nationale.

Le Burkina est aujourd’hui confronté à des défis multidimensionnels et d’aucuns pensent que le pays traverse une crise des valeurs. Ainsi, de nombreuses personnes ressources estiment qu’un retour aux sources va permettre au Burkina Faso de relever d’importants défis.

Personnellement, j’accueille la journée du 15 mai avec beaucoup d’enthousiasme. Je vois en cette journée le point de départ d’un processus qui va donner la possibilité au peuple burkinabè de s’affirmer, tout en s’adaptant aux réalités du monde.

Dans l’opinion publique, le débat se focalise plus sur l’aspect religieux. Sur les réseaux sociaux, à la télé, à la radio, on entend très souvent cette phrase : « Nos religions traditionnelles vont enfin reprendre leur place face aux religions dites révélées (christianisme et islam). »

On a l’impression d’entendre un discours empreint de revanche qui tend à signifier que telle ou telle religion est meilleure par rapport à une autre. Pourtant, à mon avis, il faut savoir faire la différence entre religion, coutume et tradition.

Il y a ceux qui pensent que si le Burkina Faso traverse des moments difficiles, c’est parce qu’on a « abandonné » nos « religions traditionnelles » pour celles des autres. Je n’ai jamais été en phase avec ce discours, car il doit prendre en compte de nombreux paramètres avant de s’établir en vérité absolue.

Drapeau du Burkina Faso (crédit Pixabay)

Se poser les bonnes questions pour avoir les bonnes réponses

À la différence des défenseurs des religions traditionnelles, moi, je préfère mettre en avant la « spiritualité des peuples du Burkina Faso ». Oui, je préfère cela ! À mon sens, cette perception correspond mieux aux croyances, aux rites et aux traditions des peuples qui ont façonné la terre mère du Burkina Faso.

D’ailleurs, la spiritualité africaine dans son sens large présente de nombreuses particularités avec la spiritualité amérindienne. Grand fan de la spiritualité amérindienne, je défends l’idée selon laquelle les peuples africains et amérindiens ont eu de nombreuses interactions par le passé.

Ces deux peuples entretiennent un rapport spécial avec la nature, la biodiversité, l’esprit de partage, de solidarité, le respect de la vie de chaque être vivant, l’honnêteté, la droiture, la reconnaissance vis-à-vis des lois et mécanismes qui gouvernent le fonctionnement de l’univers.

Vous serez étonné de constater à quel point la spiritualité des peuples burkinabè valorise des approches et des concepts qui sont devenus des dogmes, régissant la bonne marche de nos sociétés. Voilà pourquoi j’ai beaucoup de mal avec ceux qui disent ceci : « Nous avons abandonné nos religions et coutumes. »

Ce n’est pas tout à fait exact d’affirmer cela. Pour avoir arpenté diverses contrées du Burkina, j’ai pu constater de visu comment ces coutumes sont préservées, valorisés et transmises. Nous vivons dans une communauté mondiale avec des peuples qui ne cessent d’interagir. La spiritualité africaine s’enrichit et se renforce au contact des autres cultures.

Zoom sur la spiritualité de la communauté Sénoufo

Au lieu de perdre inutilement du temps dans des discours dualistes, il faut plutôt trouver des mécanismes audacieux pour tirer profit de toute la splendeur de notre spiritualité en ce 21ᵉ siècle.

C’est ce que la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont remarquablement su faire. La spiritualité ne saurait être ramenée uniquement aux cultes des ancêtres.

Le culte des ancêtres occupe une place importante, mais ça va bien au-delà de ça. Moi, je suis de l’ethnie Sénoufo et notre rapport à la spiritualité repose sur plusieurs principes. Par exemple, chez nous les Sénoufos, chaque élément de la nature possède une âme et cette âme doit être respectée.

Nous attribuons des caractéristiques spirituelles aux animaux (par exemple le Calao), aux plantes, aux rivières, aux collines, etc. Les ancêtres jouent un rôle déterminant dans la spiritualité Sénoufo. Ils sont considérés comme des médiateurs entre le monde des vivants et celui des esprits.

Les Sénoufos rendent hommage à leurs ancêtres à travers des rituels et des offrandes pour obtenir leur protection et leur guidance. En plus des ancêtres, les Sénoufos vénèrent diverses sortes d’esprits qui habitent différents lieux et éléments de la nature. Les pratiques rituelles se basent sur des initiations qu’il faut absolument maîtriser.

Nous pratiquons des rites d’initiation pour marquer les différentes étapes de la vie, notamment la naissance, la puberté et le passage à l’âge adulte. Ces rituels sont souvent accompagnés de danses, de chants et de sacrifices.

Initiation spécifique chez les Sénoufos avec le feu. Crédit photo : Traore Dramane avec son accord pour utilisation

De nos jours, des nombreux Sénoufos continuent de pratiquer leur spiritualité traditionnelle en parallèle avec d’autres religions telles que l’islam ou le christianisme. Ce syncrétisme religieux est le reflet de la diversité culturelle et religieuse d’un peuple.

Il y a une chose aussi que j’aimerais mettre en avant : notre spiritualité a horreur du mensonge et du faux. Si vous êtes un être immoral, fourbe, méchant, intolérant, malveillant ou encore menteur, alors, vous risquez de laisser des plumes en voulant tricher avec un ensemble d’entités !

Un masque de la communauté Sénoufo. Crédit photo : Traore Dramane avec son accord pour utilisation

Je vais encore prendre l’exemple de ma communauté. Les aspects que je m’apprête à énumérer sont à peu près valables pour l’ensemble des communautés du Burkina. Chez nous les Sénoufos, nous considérons les ancêtres et les esprits qui habitent l’environnement comme des témoins qui jugent nos actes et paroles.

Une spiritualité basée sur des valeurs fortes

Mentir ou prôner le faux est considéré comme une violation de la confiance et du respect envers ces entités spirituelles. Dans une société traditionnelle où les liens communautaires sont forts, la confiance mutuelle est essentielle pour maintenir l’harmonie sociale.

Le mensonge peut semer la méfiance et perturber les relations interpersonnelles, ce qui est contraire à l’esprit de solidarité et de coopération qui caractérisent la société Sénoufo.

Ensuite, dans la cosmologie Sénoufo, l’ordre naturel cosmique est maintenu par le respect des mécanismes qui gouvernent l’univers. Mentir perturbe cet équilibre et peut entraîner des conséquences négatives, tant sur le plan individuel que collectif.

En revanche, dire la vérité est perçu comme un acte d’alignement avec cet ordre et contribue à maintenir l’harmonie dans l’univers. Dans la spiritualité Sénoufo, être honnête et sincère dans ses paroles et ses actions est considéré comme un signe de force morale et de dignité.

Ainsi donc, mentir ou prôner le faux est souvent associé à la faiblesse de caractère et à un manque de respect de soi-même et des autres. La vérité est fondamentale pour maintenir l’ordre cosmique et l’harmonie sociale.

Sortir des sentiers battus, du superficiel

Le 15 mai, c’est pour ce mercredi et on a l’impression qu’il y a beaucoup de folklore. Mais un seul jour dans le calendrier ne suffit pas à magnifier une spiritualité. Il faut assimiler cette spiritualité, la comprendre et la vivre au quotidien, cela prend du temps !

Nous sommes en présence d’un cheminement qui doit déboucher sur la construction d’un citoyen modèle, courageux, ambitieux, intègre et honnête. A l’image du « Vodun Days » au Bénin, on pourrait faire de la date du 15 mai un rendez-vous culturel qui fera voyager la culture burkinabè partout dans le monde.

Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra structurer tout ça autour d’une vision socio-politique ambitieuse. Le 15 mai aura eu le mérite de mettre sur la place publique certains sujets qui passent mal auprès de l’opinion.

Une tribune est désormais grandement ouverte pour évoquer les questions de spiritualité au Burkina. Cependant, il faudra faire attention à éviter de tomber dans une sorte de radicalisme fanatique, c’est le risque avec ce nouveau rendez-vous, et cela nous éloignerait considérablement de l’objectif recherché.

Partagez

Commentaires